Leopardi, Giacomo (1798-1837)
Ecrivain italien. Il est plus célèbre comme poète
pour un mince recueil dune quarantaine de Poésies lyriques
(Canti) et pour une burlesque Batrachomyomachie, que pour
son uvre en prose, bien plus considérable : neuf volumes
de journal (Zibaldone), 101 Pensées dont plus dune
évoque Pascal, sans la foi, et 27 Operette morali, où
le lecteur sétonne de trouver un tout autre homme que «
le sombre amant de la mort » auquel sadressait Musset dans
Après une lecture. Certaines sont dialoguées avec
une saveur digne de La Bruyère. Ecrire a certainement été
pour Leopardi une revanche prise sur ses misères physiques, sentimentales
et même pécuniaires. Sa vie et son uvre sont une
poignante leçon de courage intellectuel et moral.

Par une matinée de printemps,
Amelius, philosophe solitaire, se tenait entouré de ses livres,
à lombre de sa maison de campagne, et lisait. Touché
du chant des oiseaux qui volaient à lentour, il se mit
à les écouter et à méditer, puis abandonna
sa lecture. Enfin, il prit sa plume et, sur place, écrivit ce
qui suit.
Les oiseaux sont, par nature, les créatures les plus joyeuses
au monde. Je ne prétends pas par là quà les
entendre ou à les voir, lon se réjouisse toujours;
mais je veux dire que les oiseaux, en eux-mêmes, ressentent la
joie et la gaieté plus que les autres animaux. Ceux-ci paraissent
dordinaire sérieux et graves; nombre dentre eux se
montrent même mélancoliques: chez eux la joie ne se manifeste
guère, et encore les signes en sont-ils timides et fugaces. Dans
la plupart de leurs jouissances et de leurs plaisirs, jamais ils ne
font fête ni ne témoignent dallégresse. Les
campagnes verdoyantes, les horizons dégagés et splendides,
les soleils éclatants, les cieux cristallins et doux les charmeraient-ils,
ils nen laissent jamais rien voir; excepté les lièvres,
dont Xénophon écrit quaux nuits de lune, surtout
lorsquelle est pleine, ils dansent et sébattent ensemble,
égayés par la lumière. Cest dans leurs mouvements
et leur allure que les oiseaux se montrent surtout si joyeux: et ce
pouvoir quils ont de nous réjouir à leur spectacle
tient à ce que leurs manières et leur aspect expriment
une aptitude naturelle, une inclination particulière à
éprouver du plaisir et de la joie; et cest là une
apparence qui ne saurait être tenue pour vaine et trompeuse. En
effet à chacun de leurs bonheurs, à chacune de leurs satisfactions,
ils se prennent à chanter; plus ce bonheur et cette satisfaction
sont vifs, plus ils mettent dardeur et de zèle dans leur
chant; et comme ils chantent le plus clair de leur temps, ils doivent
être de belle humeur et favorisés par le plaisir. Sil
est certain quà la saison des amours ils chantent mieux,
plus souvent et plus longtemps, il ne faut pas croire quils ne
connaissent dautres raisons, heureuses et agréables, de
chanter. Ainsi lon voit bien quils chantent davantage par
temps calme et lumineux que lorsquil fait sombre et que lair
est agité; et que dans la tempête ils se taisent, comme
chaque fois quils sont pris de frayeur. Mais celle-ci passée,
ils reviennent avec leurs chants et leurs jeux. Et, de même, ils
ont coutume de chanter à laube, dès le réveil,
poussés en partie par la joie du jour nouveau, en partie par
le plaisir que prend généralement tout animal à
sentir ses forces restaurées par le sommeil. Ils tirent aussi
une joie extrême des riantes prairies, des vallées fertiles,
des eaux pures et transparentes et de la beauté du paysage. En
cela il est remarquable que ce qui nous paraît gracieux et plaisant,
le leur paraisse aussi, comme on peut le voir aux leurres dont on se
sert dans les oiselleries pour les attirer vers les filets et vers les
pièges. Lon sen rend compte également à
la situation des lieux champêtres où ils se rassemblent
en plus grand nombre et chantent avec plus de constance et dentrain.
Tandis que les autres animaux, si ce nest peut-être ceux
que lhomme a domestiqués et habitués à vivre
avec lui, ne sont presque jamais sensibles à lagrément
et au charme des lieux. Et il ne faut pas sen étonner,
car ils ne sont sensibles quà ce qui est naturel. Or, en
cette matière, la majeure partie de ce que nous appelons naturel
ne lest pas, et est bien plutôt artificiel; ainsi, les champs
cultivés, les arbres et les plantes taillés et disposés
avec art, les cours deau endigués et détournés
de leur lit, noffrent pas lapparence que leur eût
prêtée létat de nature. Si bien que, sans
parler des villes et des autres lieux où les hommes se concentrent
pour vivre, laspect de tout pays civilisé, depuis des générations,
est purement artificiel, fort différent en cela de ce quil
serait naturellement. Certains prétendent, ce qui conforterait
notre propos, que la voix des oiseaux dans nos régions est plus
délicate et plus douce, et leur chant plus harmonieux que dans
celles où les habitants sont rudes et sauvages; et ils concluent
que les oiseaux, même à létat de liberté,
empruntent quelque chose à la civilisation de ces hommes dont
ils côtoient les demeures.
Quoi quil en soit, ce fut une remarquable combinaison de la nature
que daccorder aux mêmes animaux le vol et le chant, car,
ainsi, ceux qui ont à divertir les autres créatures avec
la voix se rencontrent dordinaire dans les lieux élevés,
doù celle-ci peut se répandre plus largement à
lentour et toucher un plus grand nombre dauditeurs; et dautre
part, lélément destiné au son, lair,
se trouve peuplé de créatures chantantes et musiciennes.
Cest vraiment un grand réconfort et un grand plaisir que
procure, autant, me semble-t-il, aux animaux quà nous-mêmes,
le chant des oiseaux. Je crois que cela tient moins à la douceur
des sons, à leur variété ou à leur harmonie,
quà cette idée de joie quexprime naturellement
le chant, en particulier celui-là, lequel est une sorte de rire
que loiseau émet lorsquil est plongé dans
le bien-être et le contentement.
Ainsi, pourrait-on dire, les oiseaux partagent avec lhomme le
privilège de rire, que la nature refuse aux autres animaux; raison
pour laquelle certains pensent que lhomme, qui est défini
comme un animal intelligent ou raisonnable, pourrait tout aussi bien
être qualifié danimal rieur, étant donné
que le rire ne le caractérise pas moins en propre que la raison.
Certes, cest merveille quau fond de lhomme, de toutes
les créatures la plus misérable et la plus tourmentée,
réside la faculté de rire, étrangère à
tout autre animal. Merveilleux aussi, lusage que nous faisons
de cette faculté, puisque jetés dans la plus cruelle infortune,
accablés de chagrin, écurés de la vie, convaincus
de linanité des biens humains, à peu près
inaccessibles à la joie et privés de tout espoir, nous
nen sommes pas moins capables de rire. Bien mieux: moins ils ignorent
la vanité de ces biens, et la misère de la vie, moins
ils sont aptes à espérer et à jouir, et plus ces
êtres singuliers se montrent susceptibles de rire. Rire dont il
est à peine possible de définir et délucider
la nature, ses ressorts profonds et ses modes, surtout pour ce qui touche
à lâme, à moins de dire quil est une
espèce de folie qui ne dure pas, ou même dégarement
et de délire. Car les hommes, que rien ne peut réellement
charmer et satisfaire, ne peuvent jamais avoir un motif pertinent et
sensé de rire. Il serait même curieux de chercher pourquoi
et en quelle occasion lhomme a vraisemblablement usé et
pris conscience pour la première fois de ce pouvoir. Il nest
pas douteux, en effet, quà létat primitif
et sauvage il se montre le plus souvent sérieux, comme les autres
animaux, voire dune apparence mélancolique. Aussi pensé-je
que le rire, non seulement apparut dans le monde après les larmes
- ce qui ne saurait être contesté -, mais quun long
moment se passa avant que lon nen fît la première
expérience. En ce temps-là, la mère ne souriait
pas à son enfant, et celui-ci ne reconnaissait pas, comme dit
Virgile, sa mère à son sourire. Car si aujourdhui,
du moins dans les contées civilisées, les hommes commencent
à rire peu après la naissance, ils le font essentiellement
en vertu de lexemple, lorsquils voient rire les autres.
Et je croirais volontiers que la première occasion de rire a
été donnée aux hommes par livresse, cet autre
caractère bien propre au genre humain. Lorigine de celle-ci
remonte bien avant que notre espèce connaisse aucune forme de
civilisation, car il nest pas un peuple, si grossier soit-il,
qui nait inventé quelque boisson ou tout autre moyen de
senivrer, et nait accoutumé den user avec passion.
Lon ne saurait sen étonner, si lon considère
que les hommes, qui sont les plus malheureux des animaux, sont séduits
plus quaucun autre par toute forme daliénation non
douloureuse de lesprit, doubli de soi-même et, pour
ainsi dire, de suspension de la vie; ce faisant, ils annulent ou estompent
pour quelque temps le sentiment et la conscience de leurs maux, ce qui
pour eux nest pas le moindre des bienfaits. On sait dautre
part que les sauvages, tristes et graves en temps normal, sabandonnent
au rire lorsquils sont ivres et, contre leur habitude, se mettent
alors à chanter et à parler dabondance. Mais sur
ce sujet je reviendrai longuement dans une histoire du rire, que je
me propose décrire plus tard: là, après avoir
étudié sa naissance, je poursuivrai en narrant ses exploits
et ses tribulations jusquà nos jours où il est plus
en faveur que jamais, tenant dans les nations civilisées une
place et un rôle si grands quil remplit loffice dévolu
en dautres temps à la vertu, à la justice et à
lhonneur; cest ainsi, par exemple, quil intimide parfois
les hommes et les détourne de mal faire. Mais, pour conclure
sur le chant des oiseaux, jajouterai que le spectacle de la joie
chez autrui, lorsquil ny a pas lieu den être
jaloux, nous réconforte et nous égaie toujours, et que
par suite il faut louer la nature davoir pris soin que le chant
des oiseaux, qui est une manifestation dallégresse et une
sorte de rire, fût chose publique; contrairement au chant et au
rire humains qui, eu égard au reste du monde, demeurent chose
privée. Et cest par une sage disposition de la nature,
que la terre et lair sont remplis danimaux qui, de leurs
cris de joie sonores et incessants, applaudissent tout le jour à
lexistence universelle et incitent à lallégresse
les autres créatures, en leur délivrant le témoignage
perpétuel, quoique mensonger, de la félicité des
choses.
Si les oiseaux se montrent et sont effectivement plus joyeux que les
autres animaux, ce nest pas sans raison. En vérité,
comme je lai indiquée demblée, ils sont, par
nature, mieux disposés au plaisir et au bonheur. Dabord,
ils semblent ignorer lennui; ils changent de lieu à tout
instant, passant dun pays à un autre, insoucieux des distances,
sélevant dun trait, avec une aisance stupéfiante,
depuis le niveau du sol jusquaux régions les plus hautes
de lair. Ils ressentent au cours de lexistence une infinité
dimpressions différentes; ils se dépensent physiquement
sans compter et débordent, pour ainsi dire, de vie extérieure.
Les autres animaux, sitôt quils ont pourvu à leurs
besoins, aiment à se tenir en paix, à rester oisifs; aucun,
hormis les poissons et quelques insectes, ne se livre aux courses lointaines
pour le seul plaisir. A moins quil ne soit chassé par la
tempête, les fauves ou quelque autre calamité, lhomme
primitif ne se déplace quà peine, excepté
pour subvenir à ses besoins, ce qui ne lui coûte que peu
de temps et defforts. Il chérit par-dessus tout le loisir
et le repos, et passe nonchalamment presque tout le jour à paresser
à lintérieur de sa hutte informe, ou bien au grand
air, ou encore à labri de quelque faille au creux des rochers.
Les oiseaux, au contraire, ne tiennent jamais en place; ils vont et
viennent sans nécessité, se plaisant à voler par
jeu, et séloignent ainsi parfois à des centaines
de milles de leur séjour habituel, pour finalement revenir avant
le soir, dans la m^me journée. Dans le court instant où
ils demeurent au même endroit, ils sagitent toujours de
côté et dautre, tournoient, ploient leur col, étirent
leurs ailes, sébrouent et virevoltent, avec une aisance,
une vivacité, une promptitude indicibles. Bref, depuis lheure
où il sort de luf, jusquà celle de sa
mort, loiseau, mis à part la coupure des sommeils, ne se
repose jamais. De ces observations il semble possible de conclure que,
si létat naturel des autres animaux ainsi que de lhomme
est le repos, celui des oiseaux est le mouvement.
A ces caractéristiques extérieures correspondent des qualités
internes, propres au domaine de lâme, lesquelles leur assurent
également une plus grande aptitude au bonheur. Ils ont louïe
si fine, la vue si perçante et si parfaite, quon ne peut
que difficilement sen faire une représentation exacte.
Ces facultés leur permettent de jouir tout le jour de spectacles
immenses, sans cesse changeants, car de là-haut, ils découvrent
dun coup dil une telle étendue de terre et
distinguent tant de lieux différents que même par lesprit,
lhomme ne saurait les embrasser aussi vite. On peut en déduire
que cest chez les oiseaux que limagination atteint son plus
haut degré de vivacité et de puissance. Non point cette
imagination profonde, fébrile, orageuse, qui fut celle de Dante
et du Tasse, don funeste, lourd dangoisses et de tourments perpétuels,
mais une imagination riche, variée, légère, instable
et enfantine, source inépuisable de pensées aimables et
joyeuses, de tendres illusions, de jouissance et de plénitude,
et qui est le présent le plus précieux que puisse accorder
la nature à une âme vivante. Ainsi, de cette faculté,
les oiseaux recueillent-ils à profusion ce qui favorise lépanouissement
de lâme, non ce qui lui pèse et la chagrine. Et de
même quils abondent de vie extérieure, mais de telle
sorte que cette abondance leur soit heureuse et profitable comme chez
les enfants, sans jamais devenir cause de souffrance et de détresse,
comme cest le cas pour la plupart des hommes. En effet, pour lagilité
et la vivacité du corps, lenfant et loiseau présentent
des similitudes évidentes, qui laissent raisonnablement supposer
quils se ressemblent ainsi pour les qualités de lâme.
On voit que si les biens de lenfance étaient communs aux
autres âges, et si les maux qui affectent ceux-ci nexcédaient
pas les misères de nos premières années, nous aurions
peut-être quelque raison de supporter patiemment la vie.
A mon sens, la nature des oiseaux, sous certains aspects, dépasse
en perfection celle des autres animaux. Par exemple, dans les domaines
de la vue et de louïe, qui, suivant lordre naturel
des êtres animés, sont considérés comme les
sens principaux, loiseau lemporte très largement.
De surcroît, comme on la déjà vu, les oiseaux,
à la différence des autres créatures, sont particulièrement
enclins à se mouvoir; or le mouvement ressemble plus à
la vie que le repos - on peut même dire que la vie est mouvement
- et les oiseaux sont déjà nantis au plus haut degré
de cette aptitude-là. En outre, la vue et louïe, qui
sont leurs facultés dominantes, sont les deux sens qui caractérisent
le mieux les êtres vivants, car ils sont les plus mobiles, tant
en eux-mêmes que pour les comportements et les émotions
quils induisent chez lanimal. Enfin, en tenant compte de
tout ce qui vient dêtre exposé, on conclura sans
peine que loiseau est, de toutes les créatures, celle qui
jouit de la plus grande richesse de vie intérieure et extérieure.
Or, si la vie est plus parfaite que son contraire, du moins chez les
créatures vivantes, et si une plus grande abondance de vie indique
une plus grande perfection, il sensuit que les oiseaux sont également
capables de supporter le froid et la chaleur extrêmes, et de passer
de lun à lautre sans transition, comme on le voit
aisément lorsquils quittent la terre pour sélever
en un instant jusquaux régions les plus hautes du ciel,
où règnent des températures glaciales, ou quand
nombre dentre eux migrent en quelques jours sous des climats très
différents.
Enfin, comme Anacréon, qui désirait se changer en miroir
pour être sans cesse contemplé par celle quil aimait,
ou en tunique pour la vêtir, en baume pour oindre son corps, en
eau pour la baigner, en bandelette pour être serré sur
son sein, en perle pour être suspendu à son cou, ou en
soulier pour quau moins elle le pressât de son pied, de
même, moi, je voudrais un moment me transformer en oiseau pour
connaître le contentement et la joie quils éprouvent
à vivre.
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